Le vent de l'océan soufflait dans ses cheveux humides et salés. Elle se tenait dans l'eau, souriant des caresses que lui prodiguait le soleil, du reflet de l'eau irisée dans ses yeux. Elle portait avec fierté son nouveau maillot de bain d'une couleur orange crépusculaire. Les vagues ondulaient autour d'elle, éclaboussant ses jambes. Elle repenserait certainement plus tard, à cette enivrante sensation, de satisfaction qu'elle ressentait. Elle essora ses cheveux bruns et marcha longuement sur le sable blanc, regardant les vallées bleues à l'horizon, tandis que les gouttelettes qui perlaient sa peau disparaissaient peu à peu.
Le vent se leva mais l'air demeurait délicieusement doux. Il était environ dix-sept heures, lorsqu'elle enfila un par-dessus et se dirigea vers La Cabane. Lorsqu'elle entra, une odeur de bois repeint envahit ses narines. Elle ouvrit les fenêtres pour aérer et décida de ne pas cuisiner. Cette journée devait être revigorante, et elle ne se sentait pas d'humeur. Elle pris donc simplement une tranche de pain et y étala d'un trait net, une salade de poulet assaisonné à la sauce andalouse. Ravie de cette initiative, et après s'être régalée de ce simple délice, elle suça un bonbon à la menthe. Elle s'allongea sur le couvre-lit et repensa à lui, les yeux clos.
Cela s'était passé il y a maintenant plusieurs années mais le souvenir restait intact. L'éclat de ses yeux couleur brun aux reflets de miel. Pas un mot n'avait été prononcé mais en un regard, il l'avait détaillée. Ce regard, jamais elle ne pourrait l'oublier. En douce elle s'était éclipsée, partant à sa recherche, espérant le retrouver, ne sachant pas s'expliquer ses pensées. Cette escapade nocturne serait-elle fructueuse ? Elle n'en savait rien mais son instinct la guidait ; à peine quelques ruelles traversées, quelques connaissances évitées, elle le vit. Elle se trouvait près d'un champ de maïs, dans une petite plaine à l'herbe desséchée, dans le ciel la lune nacrée était nouvelle. Au loin, l'homme n'était qu'une silhouette seule noire mais elle reconnu sa démarche et sa fausse assurance. Elle approcha doucement, comme un chat guettant une souris alléchante...
*
Elle ouvrit les yeux se rappelant soudain un rendez-vous à la banque. Elle jeta un coup d'½il à sa montre argentée en forme de fleur, dix-huit heures trente. Elle se leva d'un bond et enfila rapidement une tenue plus urbaine ; si elle ne manquait pas le bus, elle serait à l'heure. Vingt minutes plus tard elle poussa la porte de l'agence et pénétra dans un hall qu'elle jugea trop vétuste et solennel. Elle avait en elle le sens de l'harmonie et du style. Elle saurait exactement quoi faire pour donner un coup de neuf à cet endroit en deux temps et trois mouvements. Elle se dirigea vers le comptoir, où une femme d'une quarantaine d'années tapait frénétiquement sur le clavier de son ordinateur. Ses cheveux doucement grisonnant ne la vieillissaient pas, son sourire dynamique préservait sa jeunesse corporelle.
- J'ai un rendez-vous avec M. Lebec, dit-elle après l'avoir saluée, pourriez-vous m'indiquer où se trouve son bureau ?
- Je suis navrée, il a du retard dans ses rendez-vous et il ne pourra pas vous recevoir aujourd'hui, répondit-elle d'un ton mécanique, souhaitez-vous avoir un autre rendez-vous jeudi prochain ?
- Oui mais, c'est important, j'ai besoin de le voir aujourd'hui...
- C'est impossible je regrette, bonne soirée.
Déçue de s'être déplacée pour rien, elle décida de retourner sur la crique déserte.
*
Le sable avait perdu toute sa chaleur, ses pieds s'enfonçaient dans le sable froid mais la beauté de la baie sous la lueur douceâtre de la lune demeurait. Elle laissa ses sens s'émerveiller du son suave des vagues s'échouant sur la plage. Elle s'étendît sur le sable et s'endormi. La nuit était de plus en plus fraîche et des nuages obscurcirent le ciel. Une brume la réveilla, il lui fallu quelques instant pour se rappeler où elle était. Lorsqu'elle eut retrouvé ses esprits, elle se leva. C'est alors qu'une main ferme et glacée lui saisit le poignet.
- Céline ! Qu'est-ce que tu fais là, je t'ai cherchée partout !
Malgré son ton réprobateur, l'adrénaline descendit alors qu'elle reconnu sa s½ur.
- Ah oui pardon, balbutia-t-elle, je ne te l'ai pas dit mais je voulais passer une journée seule pour me ressourcer. Je n'arrive pas à prendre la bonne décision. Qu'est-ce que tu ferais, toi, à ma place ?
- On en reparlera plus tard. J'étais vraiment inquiète, tu sais ! Suis-moi vite maintenant, et monte dans la voiture. J'ai dû laisser Georges seul.
Tandis que Céline suivait sa s½ur, elle aperçut un couple en train de faire l'amour un peu plus loin. Elle les enviait.
Jasmine mit le contact et la voiture démarra.
- Bon, tu préfères que je te dépose dans ta cabane ou tu veux rentrer avec moi à la maison?
- Je veux bien rentrer avec toi.
*
Arrivée Avenue du Combat Francard, Jasmine gara sa voiture et elles se dirigèrent vers le numéro quarante-cinq. Elles montèrent l'escalier en pin en enjambant les marches grinçantes, pour ne pas faire de bruit, comme d'habitude. C'était plutôt conseillé si on ne voulait pas entendre les hurlements du petit Georges. Depuis huit mois, Jasmine élevait Georges seule, et ce n'était pas toujours facile. Le père du petit, David de Basse, avait dû partir en mission à l'étranger, une affaire hautement importante pour lui, essentielle à son entreprise. Il ne reviendrait donc que dans un peu plus de trois ans. Ils s'étaient promis de se rester fidèles et Jasmine tenait bon, pour le bien de son enfant. Elle s'était sentie quelque peu vexée à l'idée qu'il était prêt à partir quatre ans pour des raisons professionnelles, alors qu'il venait d'avoir un fils. Mais à présent, elle s'était faite à l'idée. Il y a de bons côtés à la solitude se disait-elle. On n'a pas besoin de faire attention à son apparence quand on est seul chez soi. On a plus de temps libre. Ce temps libre, Jasmine le passait avec Georges et elle mettait tout son c½ur dans son éducation. Comme toute mère, elle plaçait ses espoirs en lui. Elle estimait sa vie professionnelle plutôt inintéressante ; elle avait toujours voulu être médecin sans frontière, mais à l'époque, les études l'avaient découragée. Et comme ses parents ne l'avaient pas poussée, elle avait simplement laissé tomber. Choisir la facilité c'était débile, pensait-elle. Et maintenant avec Georges, c'était impensable de commencer des études, elle avait besoin d'argent. Elle avait donc cherché du travail, et grâce à son plus beau sourire, elle avait finit par obtenir un poste à l'accueil de l'hôpital Sainte Elyse. Elle passait ses journées à répondre au téléphone, à transférer les appels et à rédiger des rapports. Certes elle se trouvait dans un milieu qui lui plaisait, mais elle ne pouvait s'empêcher de regarder les médecins avec envie.
Au deuxième étage, elle se retourna vers Céline.
- Je mets le réveil à huit heures, chuchota-t-elle au creux de son oreille. Tu peux rester au lit, tu es en vacances après tout, moi je conduis le petit à la crèche et puis je vais travailler. Si tu veux discuter tu sais bien que tu peux passer sur mon temps de midi.
- Laisse tomber la crèche, ça me fait plaisir de garder mon petit neveu, et puis ça te fera des économies. Et je passerai avec lui vers treize heures trente. J'espère qu'on pourra parler demain soir.
- Parfait, conclut-elle.
Elle ouvrit délicatement la porte, se précipita sur la pointe des pieds vers la chambre de Georges, qui semblait dormir profondément ; elle soupira de soulagement. Tandis que Céline respira un dernier bol d'air de la nuit, sur la terrasse, Jasmine se déshabilla et s'étendit sur son lit. À peine allongée, elle semblait déjà sommeiller. Il était quatre heures moins vingt.